Leçons de grec - Han Kang

Leconsgrec

- Le Serpent à Plumes - Août 2017 -

- Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot -

Leçons de grec est le roman de la grâce retrouvée. Au cœur du livre, une femme et un homme. Elle a perdu sa voix, lui perd peu à peu la vue. Les blessures de ces personnages s'enracinent dans leur jeunesse et les ont coupés du monde.

À la faveur d'un incident, ils se rapprochent et, lentement, retrouvent le goût d'aller vers l'autre, le goût de communiquer. Plus loin que la résilience, une ode magnifique à la reconstruction des êtres.

J’ai longtemps hésité devant le précédent roman de l’auteure coréenne Han Kang, La végétarienne qui a été récompensé du Man Booker International Prize.

Et puis, à la faveur ( c’est bien le terme ) d’une rencontre en librairie, j’ai cédé à ces Leçons de grec qui m’attiraient par leur sujet, le langage, la difficulté de communiquer par le langage, écran entre nous, le monde et les autres. Le langage comme une traduction en réalité, donc imparfait.

Et puis il y avait le nom de la traductrice Jeong Eun-Lin, traductrice des romans de Oh Jung-Hi dont j’avais lu notamment L’oiseau, lecture marquante. Et puis il y avait l’éditeur, la qualité du livre, bel objet.

S’il est un mot le moins imparfait pour décrire ce roman, c’est délicatesse, malgré les drames vécus par les deux personnages. Leurs récits s’alternent, entre souvenirs et rêves, croisant les moments de leçons – «  Ils s’éparpillent et se rassemblent en un instant. Comme autant de papillons arrêtant simultanément de battre des ailes. » -

A travers l’exil en Allemagne de l’un, l’aphonie de l’autre, tout deux à l’adolescence, les retours d’exil et d’aphonie à la quarantaine, les séparations, d’un amour, d’un enfant, il y a tout ce que porte le silence, l’absence au monde. Ce qui nous sépare du monde et des autres. La perte.

« Les mots, les phrases se sont détachés de son corps ainsi que les âmes errantes, ils la suivent à une distance où ils restent à peine audibles. »

Han Kang parvient à rendre tangible cette distance face au monde tangible. L’éphémère, la douleur de cet éphémère, les disparitions. Son regard attentif, ses mots – ce qui manque à ses personnages – sont profondeur en douceur. Son écriture, feutrée comme les sentiments sur ses pages, c’est le paradoxe d’une épure sur l’omniprésence et l’épaisseur des corps, sur l’agitation urbaine. La fluidité de cette plume sur le monde flottant ; les limbes et les nimbes.

Pour ce roman, j’ai noté cette expression qui me paraît pleinement correspondre « des pétales froids et muets dans le kaléidoscope ». Kaléidoscope, un mot grec.

Avec la poétique des descriptions si visuelles, tout en sensations, qui s’immisce.

« La nuit n’est pas silencieuse. Le bruit assourdissant de l’autoroute non loin dessine sur les tympans de la femme des milliers de lignes comme tracées par autant de lames de patins à glace.

Le magnolia pourpre dont les pétales flétris ont commencé à tomber brille sous la lumière du lampadaire. Elle marche, se frayant un chemin à travers la sensualité des fleurs si abondantes qu’elles font fléchir les branches, à travers l’atmosphère de cette nuit de printemps dont on dirait qu’il va se dégager un parfum sucré si on l’écrase. »

Lui devient aveugle, évolution annoncée de sa maladie, il enseigne le grec ancien. Elle a perdu la parole, tente de la retrouver comme elle l’avait retrouvée plus jeune, en apprenant une langue étrangère. Régénérer sa langue vivante en apprenant une langue morte. Retrouver le sens et le goût. Elle prend des cours de grec ancien. Leur véritable rencontre, elle est tardive dans ce récit, quelques heures réellement partagées, données. L’écriture y atteint une grâce fabuleuse. Ils ne peuvent communiquer alors ils se devinent. Puis se touchent. Elle écrit sur sa paume du bout des doigts. C’est ainsi qu’il la lit, qu’ils s’allient.

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Han kang dr 2

- Photographie : Agence Corée Presse Paris -

 

Han Kang était présente en France la semaine dernière. Lors de cette rencontre en librairie, Han Kang est revenue sur son parcours de lectrice, puis d’auteure : son père était un « écrivain pauvre », elle a donc grandi dans une maison remplie de livres, avec cette impression que les livres la protégeaient. A l’adolescence, elle a commencé à lire avec des questions de son âge, des questions déjà existentielles, sur la vie, la mort. Sans trouver de réponses. Il lui a alors semblé que les auteurs ne répondaient pas aux questions. Qu’ils écrivaient des questions. Sans réponse, pleine de questions, elle a pensé qu’elle pouvait devenir auteur à son tour. Poser ses questions. En poésie et en roman.

Han Kang a ainsi répondu à la mienne de question, sur la diversité des thèmes abordés dans ses romans. Chacun cherche une réponse à une question liée à un moment de vie, de cette vie qui toujours change, évolue. Han Kang a bien précisé qu’elle ne séparait pas sa vie de son écriture. Elles s’imbriquent. Pour ce court roman sur « le langage qui est entre moi et le monde », pour cette « écriture sur le silence », il a fallu deux ans, deux ans pour cette question «  comment communiquer sans faire de mal à personne ? »

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Je relirai Han Kang, dommage que sa poésie ne soit pas traduite en français, seulement dans des revues anglophones. Je crois que je lirai Celui qui revient, paru en format poche aux éditions Points, roman dans un autre registre, celui de la tragédie historique.

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Commentaires (2)

1. Kathel (site web) 23/09/2017

C'est très poétique, vraiment... (c'est à dire que j'aime bien sur quelques lignes, mais ne suis pas sûre de lire tout un roman comme ça... ;-) )

2. Marilyne 25/09/2017

@ Kathel : alors, nous nous retrouverons peut-être avec le roman " Celui qui revient " ... :-)

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