L'antarctique - Claire Keegan

Antartique claire keegan

Dans l’authenticité d’une Irlande rurale, chaque nouvelle déchire le voile d’une existence renversée, d’un destin brisé ou reconquis. Face aux drames dissimulés sous les gestes du quotidien, les êtres de Claire Keegan vacillent : une seconde les fera basculer vers l’ombre ou la lumière.

- Traduit de l’anglais ( Irlande ) par Jacqueline Odin -

Ayant été littéralement retournée par le récit Les trois lumières au point d’avoir renoncé à la chronique, il me semblait périlleux de me plonger dans le livre précédent de Claire Keegan tant le risque de frustration, de déception, me paraissait inévitable.

Et pourtant la curiosité l’emporte, la fascination pour l’écriture, l’étrange désir de se perdre encore dans cette émotion.

Quinze nouvelles, un véritable étourdissement, un recueil qui porte si bien son titre. Les femmes, dans ces textes, traversent une immensité froide, s’éloignent de leurs repères. Il y a quelque chose de redoutable, de rude et d’impérieux dans ces mots là.  Des portraits qui égratignent. Et pourtant, le ton, s’il est incisif, n’est pas à l’introspection. C’est l’intensité des scènes, effrayantes de précision pour le moindre détail, l’incertitude d’une attitude, ces secondes de temps flottant, une densité saisie et saisissante en instantanés à la fois pudiques et prosaïques.

On peut être surpris, dérangée parce que c’est parfois dérangeant, par la violence des sentiments suggérés, par la brutalité de certains mots après avoir lu  » Les trois lumières « . Cependant, il s’agit bien du même style épuré qui dit l’essentiel, la même force d’évocation à travers des moments choisis au quotidien, la même pointe qui touche au plus juste, une tension sensible. Et ces phrases qui s’insinuent.

Ce recueil là, c’est une lumière blanche.

Extraits :

 » Une nuit de décembre constellée, les coups d’avertisseur des voitures. Ce serait bientôt Noël. La jeune fille a saisi la balustrade et regardé en bas. Un embouteillage de furieux taxis jaunes obstruait les carrefours des rues au-dessous d’elle. Elle a pris une inspiration. Elle s’est rappelée avoir lu quelque part que le vertige cache une attirance pour la chute. Soudain, ces mots ont eu pour elle une signification terrifiante. Si elle n’avait pas envisagé de sauter, se tenir au bord du vide ne lui aurait rien coûté. Elle s’est imaginée la chute, a imaginé la sensation qu’elle aurait, à plonger, à disparaître ainsi, être tout pendant quelques instants seulement, puis s’anéantir. Elle a imaginé le soulagement d’en avoir terminé avec l’existence; puis elle a reculé dans la pièce et fermé les portes au verrou. « 

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 » Les femmes de ma famille se rassemblent autour de moi dans la chambre, elles ont préparé du thé, tasses et soucoupes en porcelaine exhumées du buffet, cliquetis de vaisselle sur les plateaux. Ce sont de robustes bourgeoises campagnardes, qui aiment à penser qu’elles m’ont inculqué la différence entre le bien et le mal, les bonnes manières et les mérites du labeur. Des femmes capricieuses, au ventre plat, qui ont renoncé et appellent ça le bonheur. Nous venons de femmes qui réconfortent les hommes, des hommes qui ne disent jamais non. Aujourd’hui, elles remplissent leurs plus belles tasses, posent des questions sur mon avenir, demandent – Qu’est-ce que tu fais à présent ? – et – Qu’est-ce que tu vas faire à présent ? – , ce qui n’est pas exactement la même chose.

- Je vais écrire, dis-je. Un roman obscène, ai-je envie d’ajouter, un livre lubrique et paillard, à côté de quoi «  Fanny Hill, la fille de joie  » passera pour vos missels du dimanche. La vraie réponse, c’est que je n’en sais rien.

Ecrire est une drôle de profession, surtout à mon âge. Elles calculent mon âge mentalement, essaient de se rappeler ce qui a eu lieu vers l’époque de ma naissance, qui est mort. Elles ne sont pas très sûres, mais je ne suis plus toute jeune. Je devrais avoir d’autres projets à l’heure qu’il est, m’accrocher à un célibataire ayant un salaire régulier et une voiture convenable.

-  » Toi et tes bouquins !  » disent-elles, secouant la tête, extrayant le meilleur des sachets de thé. « 

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