Ciseaux - Stéphane Michaka

Ciseaux

- Fayard -

À quinze ans, Raymond décide qu’ il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d’ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C’était le truc le plus excitant que j avais jamais entendu. Pleine d’assurance, je lui ai dit : Tu peux compter sur moi, Ray. » Les deux adolescents se marient quelques mois plus tard. Marianne est enceinte. Raymond n a pas commencé à boire. Douglas, lui, vient d obtenir le job de ses rêves : directeur littéraire d’un magazine prestigieux. Les nouvelles qu’il reçoit l’irritent comme un vilain psoriasis. Pour calmer ses démangeaisons, il coupe, réécrit, sculpte avec ses ciseaux. « C’est leur voix. Leur voix, tu m’entends ? Mais c’est ma signature.» Quand il le rencontre, Ray peaufine son art dans l’alcool depuis près de dix ans et Marianne subvient aux besoins du ménage. Douglas va changer leur vie. Raymond Carver, Maryann Burk-Carver, Gordon Lynch et la poétesse Tess Gallagher qui attend son heure en coulisses... Ciseaux raconte leur histoire : dans l’Amérique des années soixante à quatre-vingt, l’accomplissement de deux hommes en proie à une dépendance réciproque, un écrivain et son éditeur qui coupe ses textes au point de les dénaturer.

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Malgré cette présentation qui situe exactement le contexte, celui-ci n’apparaît pas de façon descriptive. Stéphane Michaka n’a pas écrit un roman américain, ni une biographie romancée, encore moins une hagiographie. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les nouvelles ou les poèmes de l’écrivain Raymond Carver pour être littéralement happé par ce livre, même si, après lecture, vous ne pourrez résister à la rencontre. 

Ciseaux est une fiction. Stéphane Michaka dépasse son sujet pour raconter un écrivain, l’écrivain, ses relations à l’éditeur, à ses livres, ce qu’ils deviennent et ce qu’il devient quand ils ne lui appartiennent plus, ses relations aux femmes, à sa famille, à l’écriture, ses passions et ses douleurs qui le portent, son espérance désespérée. Il raconte un homme, un auteur, qui essaie de s’en sortir. Avec tout ça.

« Ce matin, Paula m’a demandé : - Qu’est-ce que tu aimes dans ta vie ? Qu’est-ce que tu veux préserver à tout prix ? Je n’ai pas dit : - Ma femme. Je n’ai pas dit : - Marianne et les enfants.

J’ai dit : - Mes nouvelles.

Mon Dieu, j’ai dit mes nouvelles. »

Ses nouvelles, «  ces épopées en miniature. »

Parce qu’il n’écrit pas autre chose, cet auteur-là, à travers ses nouvelles dans lesquelles son regard aigu et sa plume incisive s’immiscent dans le brut d’une vérité sans en imposer le sens ou la sentence. Il cherche à raconter. A travers lui, nous. Et c’est peut-être cela le véritable talent, la puissance d’un auteur : trouver les mots au creux de lui pour dépasser le motif intime. Ce que fait Stéphane Michaka à son tour.

«  La fiction : le réel avec un pas de côté. »

Son écriture est toute aussi sensible, perspicace, percutante et prenante. La force des sentiments, de tout ce qui affleure en retenue malgré le choix du ton direct et de l’oralité donne des frissons. On y retrouve les accents de Raymond Carver, cette profondeur à la fois cynique et tendre, si justement et cruellement humaine, sans concession, sans jugement. Les émotions et les paroles y sont souvent violentes, dérangeantes mais vraies, et pire encore, parfois drôles. On y lit les histoires d’amours aussi. Toujours.

« Marianne : Avant il y avait Raymond, moi et, entre nous, l’écriture de Raymond. Maintenant il y a quelqu’un d’autre. Douglas avec son magazine. Est-ce que cela me laisse une place ? C’est devenu moi, la personne en trop ? »

«  Joanne [ pour Tess ] : C’était dans une librairie, il y a un an. Il était venu parler de ses nouvelles. Je les ai feuilletées. Je les ai lues et relues. Je connaissais Ray bien avant de le rencontrer. Je suivais le sillon de ses phrases comme on caresse du doigt un visage aimé. Je devinais où il avait mal. […] je devinais sa force sous son écorce fragile. […] Pour Raymond, je suis Joanne. Il ne sait pas ce qui l’attend. Un bonheur incessant. »

La narration dans ce roman s’enchaîne chronologiquement en voix réinventées. D’autres prénoms, pas de chapitres, des monologues, des conversations, des lettres. Tous prennent la parole, se dévoilent et se mêlent. Et dans ce récit polyphonique, les mots écrits, une mise en abîme saisissante, vertige et virtuosité littéraires : Stéphane Michaka parvient à nous rendre l’homme et l’œuvre en insérant dans son roman des nouvelles pour relater certains épisodes de la vie de Raymond Carver dont les titres, le style, les moments et les personnages relèvent parfaitement de l’univers de l’écrivain américain.

« On appelle cela de la fiction, mais on oublie qu’il y a des gens derrière. On oublie les éléments de la fiction. »

Stéphane Michaka était un écrivain prometteur. Avec Ciseaux, il tient toutes ses promesses.

-          En couverture : un document réel, les coupes effectuées par l’éditeur Gordon Lynch sur la nouvelle Débutants.

-          En postface : une bibliographie sélective sur Raymond Carver

-          Stéphane Michaka présente Ciseaux en vidéo ICI (http://www.youtube.com/watch?v=yaCwJMNrYL8&noredirect=1 )

-          Prix Révélation de la Forêt des Livres 2012 –

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« Douglas m’a rappelé. Il réclame d’autres nouvelles. Il pense que j’ai quelque chose dans le ventre, sans pouvoir dire quoi. – Des tripes ?, j’ai fait en rigolant. Il y a eu un silence, puis il a lâché : - Si tu as des tripes, envoie-les-moi. »

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