Un roman anglais - Stéphanie Hochet

 

Roman anglais

- Rivage - mai 2015 -

1917, quelque part dans la campagne anglaise. Anna Whig, bourgeoise lettrée, mère d'un petit garçon de deux ans, Jack, persuade son mari Edward d'embaucher par courrier pour sa garde d'enfant une certaine George (comme George Eliot, pense-t-elle). Le jour où elle va chercher George à la gare, elle découvre qu'il s'agit d'un homme. Celui-ci va faire preuve d'un réel instinct maternel à l'égard de l'enfant, et finira pas susciter la jalousie d'Edward, qui pressent l'amour naissant entre George et Anna. 

.

Le titre est parfait, la quatrième de couverture me paraît quelque peu réductrice. Ce roman anglais ne raconte pas une histoire d'amour, il raconte une histoire de libérations et d'une époque de vie troublée, douloureuse; époque intime féminine et époque historique. 
La lecture de Sang d'encre de Stéphanie Hochet me laisse un souvenir marquant. Autre thème, autres personnages, autre période, autres moeurs, j'ai retrouvé l'aigu de la plume. Dans ce livre, que l'on pourrait qualifier d'hommage littéraire sans le limiter à cet aspect, cette plume reste fine sans appuyer sur le trait, des pages aussi prenantes que sensibles, un portrait de femme et le tableau d'une société. Un vingtaine de chapitres courts à la façon d'un journal d'Anna, même lorsque les mots se font ceux d'Edward, happe le lecteur jusqu'au dernier avant l'épilogue, splendide, en paysages d'hiver.

Romanesque à souhait sans facilité, d'une réelle densité, une belle maîtrise narrative pour ce beau roman presque en huis-clos dans ce cottage qui parvient à donner vie à la population anglaise de ce début du XXème siècle tout en préservant cette atmosphère typiquement victorienne. 

Troubles et libérations : c'est la fin de la Première Guerre Mondiale, la société anglaise qui en subit les conséquences, les carcans bourgeois lézardés. En filigrane du trouble de Anna dont le regard sur la vie se transforme, jeune femme hantée de questions, de colères et de pulsions violentes qui ne sont que l'expression de sa " vitalité " oppressée, d'excès sauvages de ce qui aspire à être libre en elle, défilent les suffragettes, les femmes en usine, les enfants travaillant dans les mines, la jeunesse sacrifiée dans les tranchées. Ce qui apparaît par ces lézardes, ce sont les statuts sociaux figés entre  " eux et nous ", le populaire et le bourgeois, les hommes et les femmes. Et pour les femmes, la maternité, cette violence aussi, tant physique qu'émotionnelle.

Dans ce contexte, l'arrivée et l'intervention, pourtant discrète, de George, réformé pour malformation cardiaque, sera l'élément perturbateur et l'élément régulateur des émotions de Anna. L'élément étranger dans le système. Le considérer, sa personnalité, son histoire, sa jeunesse et sa beauté délicate, ses attitudes vis à vis de l'enfant, la confiance entre eux, la bouleverse, la désoriente et l'apaise cependant face aux angoisses et aux colères qui la saisissent. C'est toute la subtilité de cette narration, la finesse de cette plume, de ne jamais s'attarder sur George, personnage qui ne prendra pas la parole, personnage décrit, " fantasmé ", à travers le prisme des sentiments d'Anna ou d'Edward, ce mari qui se sent spolié de son fils, de son mariage, de son monde. 

.

" Je conserve la lettre sur moi. Pourtant je ne peux supporter seule ce qu'elle m'annonce. La plier, froisser, déchirer, jeter ne servira à rien. Et ce poids qu'il me faut partager. Edward a déjà été proche de moi, il a su m'écouter, m'apporter son soutien. Edward, l'homme-de-ma-vie, celui qui me tient dans ses bras.

Edward, la nouvelle est tombée. Edward, regarde-moi, tu vas comprendre ce qui m'arrive. Edward, cette lettre que je tiens, je n'ai pas besoin de te la donner à lire, n'est-ce pas ? Tu vois ma souffrance. Tu as compris. Tu sais. Edward, regarde-moi, je suis ta femme. Edward ! Je me sens mal, si faible et malheureuse. John. C'est John. La lettre du ministère. Le ministère dit que, enfin soutient qu'il. Oui, John. Mon cousin, mon frère.

Edward me regarde. Sans bonté. Je crois mal lire dans ses yeux. Je lis mal. Edward ! John est mort.

Je fixe sa moustache sur laquelle des brins de tabac sont restés collés et ce détail grotesque m'absorbe. Ce que répond Edward après un slence me semble irréel : " Tu as déjà trouver à te réconforter. "

Cette parole est si absurde; je crois ne pas l'avoir entendue. Je doute qu'elle ait été véritablement prononcée. "

.

- Une interview de Stéphanie Hochet ICI -

*

Commentaires (7)

1. eimelle (site web) 08/07/2015

je n'avais pas entendu parler de ce livre, merci pour al découverte!

2. keisha (site web) 09/07/2015

Rencontré l'auteur à un salon, mais son dernier roman n'était pas encore paru.

3. Laeti (site web) 09/07/2015

Une bien jolie tentation ! il me semble l'avoir vu à la bibliothèque, l'avoir pris, et l'avoir redéposé. Tu me donnes envie d'aller à sa découverte!

4. Marilyne 09/07/2015

@ Eimelle : avec plaisir. En attendant quelques découvertes italiennes sur tes pages :)

@ Keisha : je suppose que tu as lu son Eloge du chat !

@ Laeti : un très agréable moment de lecture, je ne peux que t'inviter à cette découverte, ravie de te tenter.

5. Flo (site web) 11/07/2015

Ah je bave dessus (proprement :p) depuis que je l'ai vu en librairie à sa sortie. Je n'avais jamais été tentée par autre chose de l'auteur mais ton billet m'achève d'autant plus qu'il n'est pas encore à la biblio. On va apprendre la patience.

6. Mina (site web) 21/07/2015

Ah très tentée moi aussi, notamment par le sujet de la libération féminine et par cette construction du personnage à travers le regard du couple. Je me contenterai d'apprendre la patience jusqu'au prochain passage en librairie, en espérant l'y trouver.

7. Tania (site web) 26/07/2015

Un beau sujet, je suis tentée, merci.

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau