Mets le feu et tire-toi - James McBride

Jmcbride

- Gallmeister - mai 2017 -

- Traduit de l’américain par François Happe -

Au cours de ses quarante-cinq ans de carrière, James Brown a vendu plus de deux cents millions de disques, il a enregistré trois cent vingt et un albums, dont seize ont été des hits, il a écrit huit cent trente deux chansons et a reçu quarante-cinq disques d’or. Il a révolutionné la musique américaine. Il était extraordinairement talentueux Un danseur génial. Un spectacle à lui tout seul. Un homme qui aimait rire. Un drogué, un emmerdeur. Un type qui avait le chic pour s’attirer des ennuis. Un homme qui échappait à toute tentative de description. La raison ? Brown était l’enfant d’un pays de dissimulation : le Sud des États-Unis. 

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Le sous-titre de ce livre explique le propos : A la recherche de James Brown et de l’âme de l’Amérique.

Sans être spécialiste ou passionnée du sujet, j’ai lu ces pages avec grand intérêt. Ecrites dix ans après le décès du Parrain de la Soul (1933 – 2006), elles nous racontent une histoire de la musique noire américaine autant que l’histoire de la population noire américaine de cette deuxième moitié du XXème siècle. J’avoue que je n’avais jamais réellement perçu à quel point Mr Dynamite était inscrit et engagé dans son époque, époque de révolution sociale et musicale.

Dans ce récit, il sera question de jazz, de gospel, de luttes pour les droits civiques, des grandes figures de ces mouvements qui ont bouleversé la société américaine, dont le cathodique et contreversé révérend Sharpton, que l’on pourrait considérer comme l’enfant terrible de James Brown, comme un alter ego politique.

Sous le sous-titre, le mot Roman. Effectivement, ce n’est pas le ton d’un essai, plutôt celui des romans noirs. Le narrateur n’est pas l’auteur. Il est son double. James McBride est journaliste et musicien, il est afro-américain. Il est évident, en le lisant, qu’il connait son sujet par cœur, qu’il le prend à cœur. Le récit est documenté, musicalement technique parfois. Certainement trop pour l’amateur mais il n’est pas du tout déplaisant de lire autant d’enthousiasme en citant les noms de musiciens virtuoses du jazz et du Rhythm and Blues, en présentant les racines et les influences, les accords et les désaccords.

Les proches sont rencontrés, McBride revient sur les origines, toujours sur le mode musique-société-politique-famille, de ce garçon du Sud qu’on surnommait Music Box.

Il ne s’agit absolument pas d’une hagiographie, ni même d’une véritable biographie, c’est un road-movie sans concession ni complaisance de rencontres, parfois répétitif, en kaléidoscope d’éclats et de zones d’ombres. C’est un portrait douloureux, d’arnaques et de business du milieu du spectacle, d’un homme coléreux, méfiant, extrêmement exigeant.

Et c’est un roman militant. James McBride cherche l’héritage de James Brown, au sens propre comme au sens figuré. Il dénonce une histoire américaine, une histoire raciale, une histoire de pouvoir et d’argent ; une histoire de multiples fois réécrite. Que reste-il de cette histoire ? Un affolant, édifiant et saignant procès qui dure depuis la mort de ce mauvais mari-mauvais père, opposant son testament à certains de ses enfants et à sa dernière épouse, dilapidant la fortune dans le bourbier des procédures. Pourquoi ? Parce que le chanteur a légué la majorité de sa fortune à un fonds qu’il a créé pour la scolarisation des enfants nécessiteux des Etats de sa jeunesse.

«  En 2000, il dépense vingt mille dollars en honoraires d’avocat pour avoir un testament et une succession sans faille. Le testament laisse ses effets personnels à ses enfants, plus un fond de deux millions de dollars destiné à financer les études supérieures de ses petits-enfants s’ils décident d’aller à l’université. Le reste, l’essentiel de sa succession – les chansons, son image, la publication de sa musique – il le lègue à un fonds en fideicommis qu’il baptise le I Feel Good Trust dont la valeur, d’après Cannon, s’élève à au moins cent millions de dollars à sa mort. Ce fond est créé pour aider à l’éducation des enfants pauvres, blancs ou noirs, de Caroline du Sud et de Géorgie. Brown est très clair à ce sujet – le critère principal : le besoin. Pas question de faire passer les Noirs avant les Blancs ou vice-versa. En ce qui concerne la différence raciale, Brown déclare : - ça suffit avec ça. »

Un roman dérangeant, et c’est très bien.

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« Vous allez me trouver naïf, mais comment se fait-il que l’un des pays les plus riches du monde soutienne aussi peu les artistes qui ont consenti tant de sacrifices pour créer ce qui est aujourd’hui, culturellement et économiquement, l’un de nos principaux produits exportés ? Les dons de grandes sociétés et certains impôts permettent de verser des retraites aux musiciens classiques dans beaucoup de grandes villes, des musiciens qui jouent de la musique de compositeurs morts et enterrés depuis des siècles. Ils perçoivent de l’argent – pas assez, certainement, mais quelle différence y a-t-il entre un type qui joue de la musique provenant des faubourgs de Vienne en 1755, et un type qui joue de la musique provenant des faubourgs de Toccoa en 1955 ? Le musique vient toujours du même endroit : de la douleur, de la souffrance, de la joie, de la vie. A moins d’un kilomètre de là où Nafloyd est assis, se trouve l’ancienne base militaire où s’entraînait le 506è Régiment d’Infanterie. Cette base est devenue la prison pour mineurs où James Brown a été détenu, et toute une série de HBO, Frères d’armes, repose sur les expériences vécues par ces soldats. Il y a un grand musée non loin de là, rempli de matériel utilisé pour le tournage. Et si on glorifiait de la même manière le produit que nous exportons le mieux en dehors de la guerre, ce serait bien, non ? »

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Commentaires (3)

1. Jerome (site web) 14/10/2017

Le portrait qu'en dresse McBride (d'après ce que tu dis), c'est exactement l'image que je me faisais de lui; Et ça me donne encore plus envie de lire ce livre.

2. Valérie (site web) 14/10/2017

C'est très étonnant ce thème chez Gallmeister, non?

3. Marilyne 14/10/2017

@ Jérome : je ne pense pas qu'il te décevrait, le style est vif et enlevé, très documenté, le ton incisif. McBride s'attarde sur l'enfance de James Brown, ce qu'il en a gardé. C'est vraiment une histoire de l'Amérique.

@ Valérie : je ne crois pas, il n'y a pas que du Nature Writing au catalogue. Toujours de l'histoire américaine plutôt, je pense par exemple au roman de William March " Compagnie K ", grand roman sur la Première Guerre Mondiale.

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