Kim Thuy

Kim Thuy rencontrait ses lecteurs en mai 2013 à la librairie parisienne Le Divan.

Kim

Les rencontres en librairie sont toujours un délice, un véritable échange, loin de l’urgence des séances de dédicaces des salons. Celle-ci fut particulièrement délicieuse.

Kim Thuy est une femme pétillante, solaire, autant auteure que lectrice, gourmande et chaleureuse; une femme émerveillée et merveilleuse. Lors de cette rencontre placée sous le signe des couleurs et des saveurs – l’orange de son foulard et de son gilet assorti aux abricots qu’elle nous a offert, le violet des fleurs d’un arbre aperçues face à la librairie dont elle voulait connaître le nom, le rouge des coquelicots absents au Québec, le vert de mon stylo qu’elle a choisi pour la dédicace, les tons de ses anecdotes -, sous le signe de tout ce qui se goûte, les mots vietnamiens et les mots français.

Cet article est long. En sa compagnie, on ne sent pas le temps passer. Il me semble qu’il serait criminel de le réduire, ce temps, cet article.

Avec la libraire, Kim Thuy est revenue sur son parcours ainsi que sur son dernier roman Mãn - chronique ICI -. Les propos furent aussi passionnants que joyeux.

Kim Thuy est devenue écrivain par accident. Au sens figuré comme au sens propre.

Arrivée avec ses parents et ses deux frères au Québec à l’âge de dix ans après avoir subi quelque mois dans un camp de réfugiés lors de leur fuite du Vietnam en guerre, Kim Thuy a exercé plusieurs métiers avant de se consacrer à l’écriture. Et pourtant… Élève au Québec, elle souhaitait faire des études de littérature française. Mais pour ses parents, ce n’était pas un métier  » littéraire français « . Alors elle se dirigea vers la traduction parce que ce cursus était enseigné dans le même département. Sans avoir aucune chance puisqu’elle ne maîtrisait même pas la langue anglaise. Certainement par esprit de contradiction, elle y demeura jusqu’au bout, en échec, « l’eau toujours au-dessus du nez » avant de se réorienter vers des études de droit. L’idée était de se remettre à niveau pour revenir au littéraire. Ce qui ne fut pas le cas puisqu’elle décrocha son diplôme d’avocate et fut recrutée par un prestigieux cabinet juridique, ce dont elle s’étonne encore ( Kim raconte qu’elle avait d’ailleurs placé ses premiers salaires sur un compte spécial persuadée qu’il y avait une erreur de montant et qu’un remboursement allait lui être demandé ). Je reviendrai sur cette expérience professionnelle qui lui permit de vivre quatre années au Vietnam dans le cadre d’une mission.

A son retour, elle décida de changer de carrière et ouvrit un restaurant vietnamien à Montréal. Cette fois, l’idée était d’avoir plus de disponibilité pour s’occuper de ses deux fils… A ce moment là de l’entretien, elle part d’un beau rire se rappelant que « c’était une erreur de jugement et de jeunesse, quoique je n’étais plus si jeune, j’avais la trentaine« .  C’était l’idée quand même, chef-cuisinier d’un restaurant. Sans savoir cuisiner. Mais ça s’apprend. Cette expérience fut extraordinaire. Kim Thuy cuisina avec sa mère. Qui ne savait pas vraiment non plus cuisiner, au Vietnam celle-ci ayant une personne qui se chargeait de la cuisine à demeure. Et trouver les ingrédients vietnamiens au Québec nettement moins fourni de ce type de produits que la France il y a une vingtaine d’années… La chef-cuisinière et sa mère ont donc procédé à des expérimentations pendant quelques temps et fort mal mangé pendant quelques temps. Lorsqu’une recette était réussie, Kim la notait et la préparait au restaurant. Son menu était à plat unique-plat du jour pour le déjeuner ( formule que l’on retrouve dans Mãn ). Et finalement, c’est ce que ses clients appréciaient, cette cuisine familiale. Certains lui disaient qu’elle avait inventé un concept, le restaurant où il n’y a pas à choisir son plat… L’aventure dura cinq ans. Kim était épuisée. Elle passait beaucoup de temps dans sa voiture pour aller chercher dans les marchés ses produits frais vietnamiens. Aux arrêts de feu rouge, elle somnolait, son pied se relâchant sur la pédale de frein, sa voiture avançant légèrement, cognant celle devant. Pour éviter ces chocs de pare-chocs qui se répétaient, elle prit l’habitude de prendre un cahier sur lequel elle notait ses listes – à faire – à acheter pendant l’arrêt afin de bien rester éveillée. Un jour, un feu dura peut-être plus que d’habitude ou il y eu plus de feu rouge et plus rien à écrire. Kim tourna le cahier et commença à écrire, des phrases, une histoire… Ce furent les premiers mots de Ru. Voilà comment on vient à l’écriture littéralement accidentellement.

- nhà hàng – restaurant -

Un mois plus tard, Kim Thuy fermait son restaurant, décidée à débuter une nouvelle activité professionnelle. Son époux lui demanda de rester à la maison un mois, de s’accorder ce temps de réflexion vu qu’elle changeait de profession tous les cinq ans… effectivement, il valait mieux y réfléchir puisqu’elle envisagea selon les jours de débuter dans le milieu bancaire, puis de devenir ébéniste, puis… Puis son époux lui demanda un second mois car il était lui-même accaparé par une nouvelle activité, puis il y eut un autre mois, puis un autre mois puis… un an durant lequel « mes fesses avaient pris la forme du fauteuil« , Ru s’écrivait. Et c’est un ami qui le tira du tiroir pour le soumettre à l’éditeur, « je n’ai même pas eu à lécher un timbre« . A son grand regret, elle adorait le petit goût de la colle des timbres ^^.

Cet homme devenu un ami était l’un des clients du restaurant. Il venait régulièrement, toujours seul, lisant dans son coin en mangeant. Kim a pensé que cet homme n’avait pas d’amis pour partager son repas. Elle demandait à son personnel de lui signaler le moment où il prendrait le dessert, alors elle irait passer quelques minutes avec lui. Pour elle, cela faisait partie de son activité, cet accueil des clients. Elle apprendra plus tard, le restaurant fermé, que cet homme est un producteur célèbre au Québec, un homme très sollicité qui se cachait dans ce restaurant pour s’offrir ce temps de lecture tranquille. « Et moi, je venais le déranger à chaque fois !« .

Vous ne serez pas surpris que j’écrive maintenant que Ru est en cours d’adaptation cinématographique, en cours de scénarisation, cet homme en ayant acheté les droits. Il s’agira d’une interprétation du texte. Le scénariste réfléchit actuellement au déroulement de l’histoire. Il a montré à Kim son  » plan de travail  » : deux copies du texte, les pages détachées. L’une en respectant la numérotation des pages de la version originale, l’autre qu’il change, les regroupant par thèmes ou par chronologie ou…

Ce livre n’est toujours pas publié au Vietnam. Le pays n’a pas encore écrit l’histoire des Boat People. Kim Thuy nous expliqua que depuis plusieurs années, le pays fait un immense travail de législation, « c’est encore compliqué mais ça va venir« . Le Vietnam espère faire revenir, accueillir ses concitoyens qui ont fui, ces Vietnamiens élevés, éduqués ailleurs, leur demander de mettre leurs compétences au service de leur pays natal. Un éditeur a contacté Kim pour publier Ru mais il lui a dit qu’il allait falloir enlever toutes les pages évoquant les Boat People. Et Kim de répondre : « Il ne restera que la couverture, elle est très jolie mais ça ne va pas suffire ».

Kim Thuy a vécu avec son mari ( « il m’a eue avec des spaghettis, j’ai cru qu’il savait cuisiner » ) à Saïgon dans le cadre d’un mission juridique d’assistance , un programme d’aide pour cette nouvelle législation. Elle nous expliqua qu’avant d’arriver, elle pensait être Vietnamienne. Sur place, elle comprit qu’elle était « une banane, jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur« . Elle vécut réellement un choc culturel. Notamment à propos du statut des femmes, de la tradition de la retenue. Au point que, les premiers temps, elle était prise pour  » l’escorte  » de son patron, pas pour son adjointe, parce qu’elle marchait vite et à côté de lui, qu’ils avaient une conversation, qu’ils se touchaient. Et elle nous révéla que cela la flattait … ^^ car elle n’a pas la grâce longiligne des Vietnamiennes, elle a trop de formes : « vous m’imaginez dans une robe vietnamienne, c’est indécent, trop de courbes, ça ne doit pas ressortir de partout, on dirait une actrice de porno !« . Il fallut quatre années pour qu’elle ne soit plus identifiée comme occidentale. Cette anecdote : un jour, elle était dans un parc avec son fils bébé dans les bras ( « blanc à cause de son père québécois » ) assise sur un banc. Une nourrice vietnamienne s’est approchée, a regardé le bébé et lui a demandé : « Combien tu es payée pour t’occuper du petit blanc ?« . Là, elle s’est dit, ça y est ! Et elle a répondu : « pas assez, il faut en plus que je couche avec le père.« … Kim Thuy est retournée au Québec au terme de sa mission peu après. Lorsque j’ai souligné cette coïncidence-concordance des temps, partir alors qu’elle venait de se réapproprier la culture vietnamienne, elle m’a dit « oui, donc ça, c’était fait.«

La femme est toujours en retrait, le mariage arrangé par les familles une pratique toujours d’actualité dans les années 2000, même si les communistes ont institué, par leur idéologie, une forme d’égalité des sexes, les femmes à la même place, les mêmes devoirs que les hommes, les femmes combattantes, engagées. Elle nous raconta qu’une femme typiquement du Sud Vietnam, même moderne, réussissant professionnellement, resterait discrète en présence de son mari en société.  Alors que la femme, dans la réalité, domine dans le privé, et ce depuis de nombreuses années. Cela tient à cette culture de la réserve, de la pudeur, du corps silencieux, pas à de la soumission.

C’est pourquoi avec le personnage de Mãn, Kim Thuy ne dresse pas le portrait d’un personnage si anachronique. Elle nous expliqua que les Boat People étaient principalement des hommes à cause des dangers de ce voyage que représentaient les pirates, voleurs et violeurs. Des années plus tard, il était donc d’usage, pour les Vietnamiens immigrés pas vraiment intégrés dans leur nouvelle société, de retourner au Vietnam pour trouver une épouse, fille, sœur, nièce d’amis. Dans le roman, Mãn va apprendre à délier son corps. Et sa langue, s’exprimer. Et cuisiner demeure un geste d’amour, ce qu’il est toujours, cette façon retenue et silencieuse de témoigner par un geste quotidien son attention, son affection, son respect.

- gia dình – famille -

Dans ce livre, il y a le sens et les sensations, tant de goûts. Kim Thuy précise qu’elle doit cet apprentissage si fin des saveurs à son fils aîné autiste, un enfant hypersensible. Elle a dû devenir hypersensible, observatrice, pour appréhender les raisons de son refus de manger certains plats, certains qu’il avait déjà acceptés parfois. Elle analysait les formes, les couleurs, les parfums, les textures, s’entrainait à détecter la moindre différence de saveur.

Dans ce livre, il y a l’immigration vietnamienne. Kim Thuy est arrivée enfant au Québec, elle a pu plus facilement s’intégrer à la société québécoise. Dans son roman, elle voulait illustrer la difficulté qu’ont connue les personnes arrivées plus âgées n’ayant pas autant la chance de s’insérer, surtout s’ils ne connaissaient pas bien la langue française, ne pouvaient pas reprendre d’études.

Dans ce livre, il y a les livres et la littérature française. Dans la famille de Kim Thuy, au Vietnam, il y avait beaucoup, partout, des livres. Son grand-père parlait français, une de ses tantes étudiait pour devenir professeur de français. Les communistes considéraient les livres comme subversifs. Lorsque les soldats se sont présentés et installés pour établir la liste des biens de sa famille, l’un d’eux a été affecté à dresser la liste des livres. Cela lui a pris un an. Il y a avait de nombreux ouvrages compromettants. Il fallait s’en débarrasser rapidement. Les livres avaient été entassés dans une pièce. Kim avait sept ans. Elle pouvait lire les titres. Sa mère lui donnait ceux des livres à voler dans cet entassement. Les soldats ne surveillaient pas ces enfants qui couraient dans la maison. Mais tous étaient fouillés en entrant, en sortant. Les poubelles aussi étaient fouillées. Comment se débarrasser des ouvrages ?. Sa famille habitait une tour. Il n’y avait plus d’électricité. Il a été décidé de les brûler la nuit sur le toit. Pour cela, il fallait les réduire en morceaux, déchirer les pages. C’était la fonction des petits : « c’est le geste le plus barbare que j’ai fait de ma vie, déchirer des livres« . La tour était haute, trop haute. Le feu s’est vu de loin. Ils ont été dénoncés.

Dans ce livre, il y a le symbole du livre. Parce que le livre reste un symbole pour Kim Thuy. Au Québec, sa famille était très pauvre, personne n’achetait de livres, les leurs étaient perdus. « Pour moi, cette pauvreté, c’est cette image : les étagères vides de livres. Nous avons acheté notre premier livre, mon oncle et moi, en cachette, en 1984. C’était  " L’amant " de Marguerite Duras. En cachette car ma famille envoyait de l’argent à la famille restée au Vietnam. Nous culpabilisions car ces quinze dollars pouvaient aider à les nourrir. Mon oncle m’a lu ce livre phrase par phrase. Avec lui, j’ai compris que c’était un chef d’œuvre. Et Marguerite Duras m’a permis de retomber amoureuse du Vietnam. Tout ce que j’en connaissais était un pays en guerre et des mots de colère. »

Symbole du livre également par ce qu’il permet de découverte, de compréhension du monde et de liberté. Cette anecdote est racontée dans Mãn : par hasard, enfant, Kim Thuy a lu une page de  " L’Étranger " de Camus, la scène dans laquelle Marie demande à Meursault de l’épouser : « Une femme demander à un homme ! C’était bien un roman, une fiction ! »

Dans ce livre, il y a des mots vietnamiens qui accompagnent les mots français. Kim Thuy désirait présenter cette langue. Cette langue qui ne s’écrit pas avec des caractères chinois puisqu’elle a été romanisée ( à la grande déception de certains lecteurs qui lui demandent une dédicace en vietnamien espérant des idéogrammes ). Kim souhaitait la présenter et témoigner de la présence de la culture française au Vietnam, de nombreux mots étant issus de la langue française. Mais la langue vietnamienne est monosyllabique, il a fallu ajouter de nombreux accents. Des mots vietnamiens comme ceux qui illustrent cet article. Dans le roman, ils sont écrits en marge du récit. Dans l’édition québécoise, ils sont en vert pour ne pas être de la même couleur que le texte. Kim Thuy s’inquiétait de savoir si ces mots sur le côté ne gênaient pas notre lecture. Au contraire. On lit le mot en premier puis on y revient après avoir lu le texte.

- cà phê – café -

« J’écris d’un seul souffle. Puis c’est à la relecture que je crée les paragraphes, organise le texte. Ces mots, ce sont des mots-étincelles, l’origine de l’écriture du passage. Je les ai laissés comme des titres pour l’éditrice. Et puis, j’ai pensé que ce serait bien qu’ils soient dans le livre.

J’ai écrit Mãn dans les aéroports. Ce sont de parfaits isoloirs. Je n’y ai pas de téléphone ( le mien ne fonctionne pas en dehors de ma ville ) et je suis obligée de rester à attendre. Je ne m’y sens pas coupable d’être assise à écrire. Écrire est un privilège.«

Mãn est paru il y a un mois au Québec. « Je ne suis pas prête pour un autre livre. Pour moi, écrire un livre, c’est comme cuisiner. Combiner le menu pour les invités que je reçois. La publication, c’est passer à table, regarder les invités manger, profiter de ce repas. Mais les premières phrases d’une autre histoire sont venues cogner dans ma tête. J’ai répondu, je ne suis pas prête ! ». Heureusement, elles sont restées et elles attendent .

Pour écrire correctement les mots vietnamiens en respectant les accents, Kim Thuy m’a conseillé un site que je vous transmets à mon tour : lexilogos.com/clavier/vietnamien ( valable pour de nombreuses langues ).

Un immense merci à Kim Thuy pour ce goût de la vie ainsi qu’à la libraire qui a préparé cette rencontre, pour la pertinence de sa présentation et de ses questions, pour le temps de paroles accordé aux lecteurs.

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