Lola Lafon

 Lafon copie

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L’écrivain et musicienne Lola Lafon était présente pour une rencontre avec ses lecteurs samedi 25 janvier à la formidablement atypique librairie Le Monte-en-l’air pour une aussi passionnante qu'agréable rencontre autour de son quatrième roman La petite communiste qui ne souriait jamais. Bien que ce roman ait eu, à juste titre, les honneurs de la presse, c’était la première rencontre en librairie pour l’auteur depuis la parution; première avant le long périple qui débute. Ce roman est déjà en cours de traduction pour plusieurs pays dont la Roumanie.

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La

- Actes Sud -

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« Parce qu’elle est fascinée par le destin de la miraculeuse petite gymnaste roumaine de quatorze ans apparue aux JO de Montréal en 1976 pour mettre à mal guerres froides, ordinateurs et records au point d’accéder au statut de mythe planétaire, la narratrice de ce roman entreprend de raconter ce qu’elle imagine de l’expérience que vécut cette prodigieuse fillette, symbole d’une Europe révolue, venue, par la seule pureté de ses gestes, incarner aux yeux désabusés du monde le rêve d’une enfance éternelle. Mais quelle version retenir du parcours de cette petite communiste qui ne souriait jamais et qui voltigea, d’Est en Ouest, devant ses juges, sportifs, politiques ou médiatiques, entre adoration des foules et manipulations étatiques. »

Je me permets donc d’appuyer la chronique de cet excellent roman sur les propos de son auteur ( en italique – les citations extraites du roman sont entre guillemets ).

Cette présentation du récit par l’éditeur en quatrième de couverture dit bien le principe et les thématiques du récit. Il ne s’agit pas d’une biographie romancée de Nadia Comaneci, il s’agit de bien plus par la richesse des thèmes récurrents aux fictions de Lola Lafon, ses obsessions littéraires : la confrontation Est-Ouest ainsi que la relation URSS-Roumanie «  cet obscur pays satellite […où est née] celle qui vient de détrôner les Soviétiques », la féminité – ses symboles, son image, le corps féminin, ce corps en mouvement -. Evidemment  la romancière a préparé ce récit à partir d’un immense travail de documentation (se consacrant à la lecture de documents et d’archives en trois langues – français, anglais, roumain - ainsi qu’à celle du journal L’équipe in extenso de 1976 à 1989) mais elle n’a pas rencontré la gymnaste.

Œuvre de fiction mettant en mot le travail de fiction… Les chapitres de ce roman accompagnant Nadia Comaneci de ses débuts lors de l’entrée dans l’école expérimentale de gymnastique à 7 ans jusqu’aux années 90 sont ponctués de dialogues fictifs entre un écrivain-narrateur et la gymnaste, imaginant la première soumettant ses pages à son «  héroïne », lui posant des questions, lui communiquant ses étonnements, ses malaises, ses difficultés tant sur l’écriture que sur le sujet. Ce procédé narratif confirme tout le talent fictionnel. A toute biographie saisie par un romancier, il reste les questions et les blancs à remplir, des hypothèses.

La lecture de ce roman est prenante à la fois parce que la prose épouse son personnage et sa discipline et parce qu’il ne donne pas de réponses. Ce roman raconte et imagine, avec brio, souligne les paradoxes et les parallèles, rend hommage aussi à l’icône, à la femme, au-delà de l’information.

Mon premier jet, d’environ 80 pages, était trop lyrique par rapport à son corps, elle n’était qu’un corps, c’était comme ce qu’elle a été, un corps à l’usage des autres. J’ai voulu lui rendre la parole.

Lors de la rencontre, Lola Lafon nous a d’abord expliqué que, malgré son envie d’écrire sur Nadia Comaneci, elle était dubitative sur le choix de ce sujet, ne voyant que ce que tout le monde voyait. C’est tout le travail documentaire qu’elle a engagé qui l’a décidée, qui lui a montré que ce sujet était le sien, cette folie de l’adoration quasi pédophile mondiale qui évolue en haine lorsque la gymnaste devient femme, cette impossibilité de grandir.

Cette héroïne de l’Est a été une idole pop pour l’Ouest, tout le monde la connait, même les personnes n’étant pas de sa génération, comme l’on connait les images de Andy Warhol. Il n’y a eu personne après elle, après sa victoire aux JO à quatorze ans, parce que l’âge de participation a été établi ensuite à 16 ans. Le monde occidental est tombé amoureux d’un pur produit communiste.

Cette histoire est pour moi une histoire de genres, le masculin et le féminin. Et ce fut l’idée de son entraîneur Béla : une  fille qui a du cran, ça va être spectaculaire, encore plus une petite fille. Nadia Comaneci avait la puissance d’un homme sous son apparence de fillette en couettes et justaucorps blanc, jeu entre sa force physique et technique et son image enfantine de fragilité :  « une biomécanique », un récit au féminin et seulement des regards d’hommes (juges, coach, politiques, médias…)

- « La grâce, la précision, l’amplitude des gestes, le risque et la puissance sans qu’on y voit rien ! […]. On raye le mot adorable car on l’a utilisé trop de fois déjà depuis quelques jours et pourtant, c’est bien ça : douloureusement adorable, insupportablement trop mignonne. » -

Le genre, l’un des fils de ce récit, la représentation du corps féminin, femme objet-femme enfant. Et le récit de ce corps en mouvements, de son évolution, de sa liberté. Nadia fut la grande championne de l’époque et la fillette qui a fait vendre tant de maillots blancs…

Lola Lafon n’oppose pas les politiques d’Est et d’Ouest, elle en décrit les parallèles. La gymnaste à été utilisée par les deux systèmes. Elle passe à l’Ouest seulement deux semaines avant la chute du régime communiste roumain. Aux Etats-Unis, ce ne sera plus la Securitate qui la suivra constamment mais CBS News… Ainsi l’écrivain-narrateur énonce les préjugés de l’Ouest envers l’Est, le récit mettant à mal le mythe selon lequel la pratique du sport compétitif aurait été pire à l’Est. Communisme et libéralisme exploitent également les sportifs, l’un avec l’idéologie l’autre avec le marketing, écusson rouge ou logos de marques. Tous investissent (sur-dans) le sportif.

Dans ce récit, le personnage de Nadia insiste sur le fait qu’elle n’a pas été une victime.

«  … lorsque je lui demande comment elle explique l’obéissance absolue des gymnastes, elle paraît gênée par ce mot, obéissance : C’est un contrat qu’on passe avec soi-même, pas une soumission à un entraîneur. Moi, c’étaient les autres filles, celles qui n’étaient pas gymnastes, que je trouvais obéissantes. Elles devenaient comme leur mère, comme toutes les autres. Pas nous. »

Ce roman n’est pas un témoignage, il n’y a pas de côté à choisir,  il est celui d’une Europe divisée en deux blocs et d’une petite fille en équilibre qui devient une arme médiatique.

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- Avec un grand merci à Lola Lafon ainsi qu’aux libraires pour leur chaleureux accueil

- source photographie: une interview sur Libération.fr, interview de lecteurs dont je vous recommande également la lecture : ICI -

- Nadia Comaneci aux JO de Montréal en 1976, une vidéo ICI -

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- Rentrée littéraire Hiver 2014 avec Valérie -

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Commentaires (13)

1. Valérie (site web) 29/01/2014

J'ai trouvé ce roman intéressant mais j'avoue que e pensait être davantage emballée. Mais j'aime bien les interviews de l'auteure, je l'écoutais hier matin.

2. Kathel (site web) 29/01/2014

Très intéressant ! Ce roman fait partie de mes tentations de janvier... (eh oui, il y a des tentations à chaque rentrée, il faut s'y faire !)

3. Aifelle (site web) 29/01/2014

Je l'ai écoutée aussi hier matin sur France-Inter, elle en parle très bien de son livre. Je le lirai c'est sûr, je suis sûre qu'il m'intéressera.

4. Marilyne 29/01/2014

@ Valérie : Il a été très agréable de l'écouter et d'échanger. Dommage pour ta lecture. Du moment où je l'ai commencé, je n'ai pas pu lâcher ce livre, j'ai vraiment apprécié la plume et la façon dont tous les thèmes sont abordés à travers le personnage de Nadia.
@ Kathel : merci. Celui-ci était ma tentation de cette rentrée, il y en a finalement un second et je vais certainement en feuilleter un troisième ^^ )
@ Aifelle : il est très intéressant, oui, notamment parce qu'il dépasse la biographie romancée ( et j'ai vraiment accroché à cette forme narrative du dialogue fictif ainsi qu'à l'écriture. D'ailleurs, à la librairie, j'ai discuté un peu des romans précédents et je sais lequel je choisirai pour relire Lola Lafon :))

5. Tania (site web) 30/01/2014

Pour info, la critique enthousiaste de La Libre :
http://www.lalibre.be/culture/livres/nadia-for-ever-52dca8413570ba3e183e56ec

6. clara (site web) 30/01/2014

je l'ai acheté!!!!

7. keisha 30/01/2014

Pas emballée a priori, je pense que ce livre cependant va bien plus loin, et je suis très tentée... Parle-t-on de sa vie "après" sous Ceaucescu?

8. Marilyne 30/01/2014

@ Tania : merci pour ce lien ( je partage l'enthousiasme ! )
@ Clara : excellent choix :)
@ Keisha : absolument puisque le récit l'accompagne jusqu'à l'arrivée aux Etats-Unis. Et c'est pour cela que je précisais qu'il ne s'agit pas d'une biographie romancée, qu'à travers ce personnage il y a l'Est et l'Ouest, la particularité de la Roumanie en confrontation avec l'URSS, la manipulation de tous ses systèmes ( et oui, il va bien plus loin puisque le sujet est également l'image de la féminité )

9. Mina (site web) 30/01/2014

Tu avais vu juste, les sujets abordés comme le traitement littéraire m'intéressent beaucoup ! Heureusement que tu étais là, la couverture et le titre ne m'auraient pas fait retourner le livre, ça aurait été dommage de passer à côté comme ça.

10. Marilyne 30/01/2014

@ Mina : dans cette chronique je n'ai pas développé ma lecture des thèmes préférant la parole de l'auteur et ne tenant pas à " analyser " ce roman parce que cela me semblait contraire à la démarche de Lola Lafon qui ne propose pas de réponse. C'est bien une œuvre de fiction, aussi dense qu'elle se lit facilement, un roman qui décrit et souligne, au rythme très juste. Comme tu t'en doutes peut-être, j'ai également apprécié de retrouver par ce biais la Roumanie qui était le pays invité l'année dernière au Salon du Livre de Paris. Dans le récit, les " épisodes " sur ce qu'a représenté Nadia Comaneci pendant le régime communiste - le " règne " de Ceaucescu y est fondamentalement présent -, ce qu'elle y a vécu, posent de nombreuses questions. J'ai vraiment aimé que cela soit plus complexe qu'il n'y paraît et que ces interrogations de l'auteur-narrateur soient apparentes ( notamment sur les " versions " de faits ).
( j'avoue, je l'ai " retourné " à cause du titre - en fait repéré dans les programmes de parutions - et puis absolument refusé d'en lire plus - je veux dire des articles de presse - avant que la lecture du livre n'ait satisfait la folle curiosité que la présentation en quatrième de couv' avait suscitée. Seulement pas pu résister à la rencontre, je n'avais lu qu'une dizaine de pages et déjà complètement accrochée )

11. Sous les galets (site web) 31/01/2014

le sujet me tente énormément, parce que j'ai une fascination pour les sportifs , surtout quand ils pratiquent dans une période historique mouvante. Ta critique est l'une des plus élogieuse je pense...je me le note

12. Marilyne 01/02/2014

@ Galéa : alors aucun doute que ce roman est pour toi.

13. Theoma (site web) 17/02/2014

J'ai adoré ! Tu en parles très très bien !

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